Au XIXe siècle, l’Arménie occidentale et la Cilicie faisaient partie de l’Empire ottoman. Les Arméniens vivaient aussi bien dans les provinces orientales — à Van, Karin (Erzurum), Mouch, Baghech (Bitlis) et Kharpert (Harput) — qu’à Constantinople (Istanbul), en Cilicie et dans d’autres villes de l’empire. Dans les provinces, beaucoup de paysans souffraient d’impôts arbitraires, de conflits fonciers et de la pression de chefs tribaux kurdes, tandis que l’inégalité des chrétiens devant la loi persistait malgré les réformes du Tanzimat. La Constitution nationale arménienne, approuvée en 1863, réglait la vie interne de la communauté arménienne autour du patriarcat de Constantinople.
Après la guerre russo-turque de 1877–1878, l’article 16 du traité de San Stefano, signé en mars 1878, imposait au gouvernement ottoman de mener des réformes dans les provinces peuplées d’Arméniens, les troupes russes devant y rester jusqu’à leur réalisation. En juillet de la même année, le congrès de Berlin révisa le traité. L’article 61 maintint l’obligation de réformes, mais en confia la surveillance aux grandes puissances, sans aucune garantie concrète. La délégation arménienne, conduite par Mkrtitch Khrimian (Khrimian Hayrik), revint déçue. La tradition attribue à son sermon la parabole de la « louche de fer » : l’idée que des promesses sur le papier ne peuvent protéger un peuple. Dès lors, la « question arménienne » entra dans la diplomatie internationale.
Dans les années 1880 naquirent les partis politiques arméniens. En 1885 fut fondé à Van le parti Arménakan, inspiré par le pédagogue Mkrtitch Portoukalian. En 1887 fut créé à Genève le parti Hentchak, et en 1890 à Tiflis (Tbilissi) la Fédération révolutionnaire arménienne (Dachnaktsoutioun). Ils cherchaient à protéger la population arménienne et à obtenir des réformes ou l’autonomie, même s’ils différaient par leur idéologie et leurs méthodes. Des groupes armés, les fedaïs, agissaient dans les provinces. Le gouvernement voyait dans ce mouvement une menace, et les régiments de cavalerie irrégulière hamidié, créés en 1891 et recrutés surtout parmi les Kurdes, furent souvent employés contre les villages arméniens.
En 1894, au Sassoun (Sason), des montagnards arméniens qui avaient refusé de payer une double imposition résistèrent à l’oppression locale ; les troupes ottomanes et des unités irrégulières les écrasèrent, détruisant des villages et tuant de nombreuses personnes. Sous la pression européenne, la Grande-Bretagne, la France et la Russie présentèrent en 1895 un programme de réformes, que le sultan Abdülhamid II accepta à l’automne. Aussitôt après, en 1895–1896, une vague de massacres déferla sur les provinces orientales, de Trébizonde (Trabzon) à Tigranakert (Diyarbakır), Kharpert, Édesse (Urfa) et Karin. En août 1896, après la prise de la Banque ottomane par des membres de la Dachnaktsoutioun, un massacre eut lieu aussi à Constantinople. Les estimations du nombre de victimes varient, d’environ 100 000 à 300 000 personnes. En certains lieux, comme à Zeïtoun (Süleymanlı) et à Van, les Arméniens organisèrent leur autodéfense.
En 1908, la révolution jeune-turque rétablit la constitution, et beaucoup d’Arméniens espérèrent que s’ouvrait une ère d’égalité pour tous les peuples de l’empire. Des députés arméniens furent élus au parlement ottoman, et certains partis coopérèrent avec les nouvelles autorités. Mais en avril 1909, pendant une insurrection contre-révolutionnaire à Constantinople, des massacres de masse eurent lieu à Adana et dans d’autres localités de Cilicie, coûtant la vie à environ 20 000 à 30 000 Arméniens. L’écrivaine Zabel Essayan, qui visita les ruines après les massacres, consigna ses impressions dans le livre Dans les ruines. Au début de 1914, à l’initiative de la Russie, un nouvel accord sur les réformes arméniennes fut signé, prévoyant la nomination d’inspecteurs européens dans les provinces orientales, mais il fut annulé après le début de la guerre.
En ces années difficiles, la culture arménienne occidentale connut un vif essor. Constantinople, Smyrne (Izmir) et les villes de province possédaient des écoles, des journaux, des théâtres et des sociétés de bienfaisance arméniens. Les écoles et collèges de Van, Kharpert, Marach et Aïntab, y compris ceux fondés par des missionnaires américains, instruisaient des milliers d’enfants. En littérature se distinguaient Hagop Baronian, Krikor Zohrab, Siamanto, Daniel Varoujan, Roupen Sévag et Zabel Essayan, tandis que Komitas, installé à Constantinople à partir de 1910, recueillait et harmonisait les chants populaires arméniens. À cette époque, la langue littéraire arménienne occidentale atteignit sa forme classique. Cette vie florissante fut brutalement interrompue en 1915.











